Nina, vous êtes directrice du Centre AAA depuis 2013. Après quel parcours ?

Nina : J’ai commencé comme éducatrice spécialisée en 2004 à Akany Avoko Ambohidratrimo et la question éducative est toujours restée au premier plan de mes préoccupations.

Il est primordial que les enfants qui passent par chez nous en sortent mieux armés pour construire leur vie.

Aujourd’hui, même si c’est moi qui ai le dernier mot dans les décisions, je n’oublie jamais de me mettre à la place de l’éducateur qui vit au quotidien avec les enfants et qui reçoit leurs confidences, lui seul sait dans quel état d’esprit ils se trouvent.

Mais il faut parfois trancher quand les enfants tentent de faire fléchir les adultes en racontant leur histoire à leur manière. C’est vrai qu’ils ont parfois des histoires terribles mais les travailleurs sociaux connaissent avec exactitude tous les dossiers et il faut les écouter pour rester à la fois humain et impartial quand des décisions éducatives sont difficiles à prendre.

Pour moi, Akany Avoko Ambohidratrimo est une grande famille. D’ailleurs mes deux fils aînés sont des enfants du centre que j’ai adoptés avec mon mari. Mais élever une famille, c’est aussi faire comprendre aux enfants qu’ils doivent montrer aux adultes qu’on peut avoir confiance en eux. Quand certains sont désespérés face à leur histoire, et font des bêtises, font l’école buissonnière, fuguent, je leur dis : « Pense d’abord à ton avenir et dis-toi qu’un jour, quand tu auras fait des études, quand tu seras devenu quelqu’un, ceux qui te tournent le dos aujourd’hui diront qu’ils sont fiers de toi, ils se vanteront de s’être occupés de toi, et toi tu seras heureux parce que tu auras sauvé ta vie ».

Ils me font confiance parce qu’ils savent que je les aime.

Quand on visite le centre, on est étonné de voir la quantité de projets mis en œuvre, les idées semblent en constant renouvellement, et tout est poursuivi à moyen et à long terme, on en voit les résultats. D’où dont issus tous ces projets ?

N : Il faut que chaque enfant ait sa chance, et nous recevons aussi bien des enfants issus de milieux aisés, qui ont fréquenté de bonnes écoles et parlent français, et des enfants qui ont été retrouvés dans la rue. Donc il faut offrir à chacun ce dont il aura besoin pour s’en sortir.

Nous avons un CAM (Centre d’Apprentissage des Métiers) dans le centre. Les enfants qui ne peuvent pas aller au lycée ou au collège peuvent apprendre à se former aux métiers traditionnels malgaches : broderie, couture, coiffure, service en collectivité/hôtellerie, jardinage.

Comme la très grande majorité des malgaches, je suis issue d’un milieu rural, un petit village dans la région d’Ambositra. Mon père était professeur d’histoire-géographie et ma mère était femme au foyer, nous étions 9 enfants. Comme le salaire de mon père n’était pas suffisant pour subvenir à tous nos besoins, nous avons appris dès notre plus jeune âge à coudre nos vêtements, à cultiver la terre. Nous avions la chance d’avoir un peu de terrain et aujourd’hui je dois à ma mère de savoir repiquer le riz, planter des pieds de patates douces, cultiver des petits pois, des haricots verts et tous les légumes qu’on trouve ici.

C’est ce savoir-faire qui m’a donné l’idée d’apprendre aux enfants à cultiver nos légumes. Pour la mise en place du potager, j’ai pu les guider, leur apprendre en leur expliquant que de cette façon, ils ne mourraient jamais de faim. Et aujourd’hui, nous sommes autosuffisants, les 150 enfants du Centre mangent des légumes tous les jours !

Quand on était petits, avec mes frères et sœurs, en rentrant de l’école, on préparait de la purée de patates douces dans de grandes marmites et on mangeait ça pour le goûter avant de faire nos devoirs. On n’a jamais eu faim.

J’anime aussi l’atelier de couture parce que ça, c’est mon truc, j’adore coudre des vêtements ! Ma sœur est couturière et c’est elle qui fait mes robes parce que je n’ai pas le temps (Nina a de très jolies robes) mais je sais le faire et j’adore enseigner ça aux filles.

Aujourd’hui, je suis directrice, mais je sais dormir par terre, sur une natte, sur un matelas en mousse, ou dans un lit confortable, je n’oublie rien.

C’est dans votre famille que vous avez appris à parler aussi bien le français ?

N : Non, mon père parlait français parce que sa génération a connu l’école en français, mais la mienne a vu le retour de la malgachisation de l’enseignement. C’est au centre que j’ai appris, quand il a fallu recevoir les volontaires, avoir des contacts avec beaucoup de personnes différentes pour les parrainages, les subventions, etc., j’ai aussi appris à parler anglais.

Mais je sais que je fais encore des fautes, mes enfants parlent le français mieux que moi. A la maison et entre eux, ils ne parlent que français, et parlent malgache avec les enfants du centre. Être bilingue leur donnera plus de chances de réussir leurs études.

Une de vos préoccupations principales est la préservation de l’environnement. Comment mettez-vous cela en œuvre au centre ?

N : Cela se passe à plusieurs niveaux.

Nous apprenons aux enfants à fabriquer un combustible qui sert à cuire les aliments des repas. Il ressemble à du charbon et est fabriqué à partir de végétaux recyclés.

Nous essayons aussi de dépenser le moins d’argent possible parce que c’est ce qui nous manque le plus ! Des entreprises nous ont fait confiance et nous ont offert de grands réservoirs pour récupérer l’eau de pluie. Cela nous a fait économiser énormément sur l’eau courante. Dès que les orages ont rempli les réservoirs, nous coupons l’eau de la ville. Nous avons de la chance, le cyclone Enawo (en mars 2017) n’a pas causé beaucoup de dégâts chez nous et il a rempli nos cuves !

Nous essayons de gagner de l’argent en fabriquant des serviettes hygiéniques réutilisables. Ces sont les filles qui ont quitté le centre à leur majorité qui les confectionnent, et l’Unicef nous en a commandé 10 000 !

Nous fabriquons aussi des poufs en recyclant des bouteilles de plastique qui nous avaient été offertes (pleines) par une entreprise, très costauds ! Ils peuvent recevoir 150 kilos !

Comment ne pas être fiers de soutenir une telle énergie au service des enfants les plus démunis ! Unissons nos efforts !

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